Etude 50/44
Par le docteur Jean-Claude PEREZ
adhérent du Cercle Algérianiste de Nice et des Alpes Maritimes
auteur des livres :
" Le sang d'Algérie "
" Debout dans ma Mémoire "
" Vérités tentaculaires sur l'OAS et la guerre d'Algérie
"
" L'Islamisme dans la guerre d'Algérie "
" Attaques et contre-attaques " (Edition 2011 remaniée
par l'auteur)
aux éditions Dualpha
Primatice Diffusion - distribution - 10 Rue Primatice 75013 Paris
Tel. : 01.42.17.00.48 - Fax : 01.42.17.01.21
LE DRAME DU 15 MARS 1962
A BEN-AKNOUN
OPERATION DE L'OAS CONTRE LES CENTRES SOCIAUX EDUCATIFS
En 1994, je fus invité par Gabriel Chaudet, président du
Cercle Algérianiste de Sète. Pour une conférence
qui réunissait des membres du Cercle d'une part, et des membres
d'une association nationale d'anciens instituteurs d'Algérie d'autre
part. Une occasion de présenter mon livre, " Le Sang d'Algérie
". Et de m'exprimer publiquement sur le déterminisme tactique
et stratégique volontairement occulté de la guerre d'Algérie.
Révéler qu'elle avait été avant tout une guerre
franco-arabe, puisque c'est sous l'étendard de l'arabo-islamisme
fondamentaliste que la France fut attaquée en Algérie. "
Pour le triomphe de l'Arabisme et de l'islam ", avait psalmodié
El Bachir el Ibrahimi, depuis le Caire, le jour même de la Toussaint
Rouge 1954. Il était président en fonction de l'association
des Oulémas et membre du CRUA .
" Pourquoi avez-vous fait tuer Max Marchand à Ben Aknoun le
15 mars 1962 ? "
Il est difficile aujourd'hui d'exprimer ma surprise lorsque je fus interpellé
par cette question. Elle me fut posée par un couple d'anciens instituteurs
d'Algérie. Je suis littéralement tombé des nues.
En général, lorsque l'on m'invite pour une conférence,
c'est à l'initiative d'un président d'association "
ami ". Un président parfois ancien complice, au moins moral,
de notre combat. Un président capable de réunir un public,
en théorie favorable aux thèses passées de l'Algérie
française. Ces réunions se déroulaient le plus souvent
dans l'ambiance du Chant des Africains que dans celle de l'Internationale.
J'étais donc un peu désarçonné par ce couple
qui prétendait exiger une justification d'un acte révolutionnaire
vieux de 32 ans à cette époque. Un couple qui, de toute
évidence, s'inscrivait à l'époque de l'Algérie
encore française, dans le camp ennemi.
" Les motifs de l'opération que vous évoquez vous apparaîtront
évidents si vous écoutez ma conférence. Après
ma conclusion, je répondrai à ceux qui ont quelque chose
à dire, à ceux qui auraient besoin d'une précision.
Je répondrai tout particulièrement aux membres du public
qui auraient à porter une attaque contre moi. Je suis ici pour
ça. Mais après la conférence. N'ayez crainte, je
ne me déroberai pas ".
Je dois souligner que mon exposé se déroula de la manière
la plus favorable possible et
personne ne m'a interpellé.
A fortiori, personne ne m'a attaqué. Des applaudissements, des
félicitations, c'est tout ce que j'ai eu à subir.
3 heures plus tard, je me reposais à Nezignan-L'Evêque, tout
près de Béziers, chez mes deux camarades de jeunesse, Liliane
et Jean, eux-mêmes anciens instituteurs d'Algérie. Je reçus
un appel de Chaudet, mon président-invitant, qui me déclara
:
" Il n'y avait pas que ces deux-là. D'autres anciens instituteurs
auraient voulu vous interroger sur cette opération de l'OAS du
15 mars 1962, contre les centres sociaux éducatifs de l'Education
Nationale. Mais, impressionnés par votre argumentation sur les
origines cachées aussi bien ethnico-religieuses que capitalistes
de la guerre d'Algérie dont ils ne savaient rien, ils n'ont pas
osé intervenir ".
J'ai pris conscience ce jour-là, du risque auquel je m'exposais
lors de chacune de mes conférences. Un risque prévu certes,
mais dans une certaine mesure redoutable. Vous êtes là, devant
un public attentif, à expliquer l'identité réelle
de l'agression dont la France fut l'objet en Algérie à partir
du 1er novembre 1954. De cette identité se dégage la motivation
de votre propre engagement et on vous met en cause pour une action précise
qui, isolée de son contexte du moment, prend une dimension nouvelle.
Aujourd'hui, comme le dirait peut-être Bossuet, que je me permets
de plagier en toute humilité scolaire, " averti par mes cheveux
blancs du compte que je dois rendre de mon administration ", je tiens
à expliquer certaines actions encore mal comprises et mal relatées
de l'OAS.
Je l'affirme une fois de plus : la guerre est toujours vilaine. J'y ai
participé parce que j'ai choisi de ne pas la subir. De ne pas la
subir comme une fourmi. Comme un lambda. Comme un " n'importe qui
". Je préfère dire comme " un n'importe quoi ".
Nos actions peuvent s'expliquer. Elles peuvent se comprendre. Plus encore
et surtout, elles doivent se comprendre. Peuvent-elles pour autant se
justifier ?
Je me permets de laisser cette question récurrente sans réponse
définitive pour le moment. En précisant toutefois que celle-ci
serait plutôt affirmative. Mais je formule un vu : que tout
le monde en fasse autant. Tout le monde ? De qui s'agit-il ?
Avant tout, de nos ennemis et plus particulièrement des familles
de nos victimes. Je ne recherche pas l'aman du monde gaulliste complice
de l'ennemi, complice actif et décisionnaire de l'assassinat de
la France en Algérie. De l'assassinat de la France Sud-Méditerranéenne.
Alain Peyrefitte, dans son livre " C'était De Gaulle "
rapporte un propos de l'homme de Colombey sur lequel je n'éprouve
aucun scrupule à m'appuyer :
" Les gens de l'OAS me haïssent parce qu'ils sont aveuglés
par leur amour de la France. Mais si ceux qui soutiennent le FLN me haïssent
tout autant, c'est parce qu'ils sont aveuglés par leur haine de
la France ".
J'estime que ce propos, rapporté ici en substance, mérite
un commentaire dans le cadre de cette étude 50/44.
De Gaulle nous donne acte de cette vérité. Nous étions
aveuglés par notre amour de la France. C'est ce que j'ai personnellement
proclamé avec vigueur des milliers de fois. " La France ",
nous n'avions que ce mot à la bouche. Une réserve corrective
cependant : cet amour de la France ne nous aveuglait pas. Tout au contraire.
Il nous éclairait et nous guidait.
Ce qui est plus précieux pour moi, c'est la deuxième partie
de la réflexion du général : " Si ceux qui soutiennent
le FLN me haïssent tout autant c'est parce qu'ils sont aveuglés
par leur haine de la France ".
Donc, lorsque nous nous sommes attaqués à ceux qui étaient
complices du FLN, qu'avons-nous fait ? Nous nous sommes attaqués
tout logiquement et tout banalement à ceux qui étaient aveuglés
par leur haine de la France.
C'est à partir de cette constatation, de cette vérité,
de cette évidence, que peuvent s'expliquer nos actions. Qu'elles
peuvent donc se justifier. Actions que nous pouvons regretter cependant
parce que nous sommes des hommes de cur. Mais, nous ne les renions
pas : pour la raison toute simple et évidente que nous ne sommes
ni des traîtres ni des lâches.
Nous étions donc aveuglés par notre amour de la France.
C'est le prince lui-même qui nous adoube par ce propos. Alors, pourquoi
avoir assassiné, par décision officielle, ces symboles de
l'amour de la France que furent Piegts, Dovecar, Degueldre, Bastien-Thiry
?
Pourquoi a-t-on massacré le peuple d'Alger le 26 mars 1962 ? Le
peuple qui chantait son amour de la mère patrie ?
Pourquoi avoir fait tuer le commandant Bazin et quatre jeunes gens de
Belcourt, du peuple algérois, dans le maquis de l'Ouarsenis ?
Pourquoi avoir fait tomber Gavaldon et sept de ses hommes du peuple d'Oranie,
dans une embuscade meurtrière près de Sidi-Bel-Abbès
?
Pourquoi avoir laissé massacrer le peuple d'Oran le 5 juillet 1962
?
Pourquoi avoir abandonné au supplice des dizaines de milliers de
Harkis ?
Pourquoi opposer encore un lâche silence, un silence rampant, devant
l'enlèvement de nos concitoyens à jamais disparus ?
Il est arrivé à Messmer, ancien ministre des armées
du général De Gaulle, d'être interpellé sur
sa responsabilité dans le massacre des Harkis. Il a tout banalement
répondu " Un ordre, c'est un ordre, et moi j'obéis
aux ordres ".
Un ordre qui lui a commandé d'abandonner au massacre des hommes,
des combattants français musulmans, à qui on reprochait
d'avoir été aveuglés par leur amour de la France.
Il a donc agi en accord avec son chef pour le compte et le profit exclusif
de ceux qui tout au contraire, étaient aveuglés constamment
par leur haine de la France ?
Que s'est-il passé le 15 mars 1962 à Ben Aknoun, tout près
d'El Biar, sur les Hauts d'Alger ?
Une opération de l'OAS fut montée sélectivement contre
6 membres du personnel dirigeant des centres sociaux éducatifs
de l'Education nationale (CSE).
De quoi s'agit-il ?
Comme l'écrit mon condisciple d'Alger François Vernet dans
une de ses monographies " l'enseignement en Algérie ressemblait
singulièrement au chien qui essaie de mordre sa queue. En d'autres
termes, plus l'effort de la scolarisation était intense, plus la
démographie galopante rendait cet effort insuffisant. "
Cette difficulté liée essentiellement à la démographie
était aggravée par une autre réalité propre
à l'Algérie, sur laquelle il m'est arrivé d'insister
à maintes reprises : il s'agit de la dualité administrative
à laquelle était soumise la totalité " des nationaux
" français d'Algérie. La totalité qui réunissait
officiellement sous le même drapeau les Français d'Algérie
de toutes confessions, les musulmans comme les non-musulmans.
Avant l'arrivée des Français, les indigènes musulmans
de la Régence Turque d'Alger ne jouissaient d'aucune nationalité.
Je l'ai souligné à maintes reprises. Ils devinrent automatiquement
des nationaux français, à partir du moment où l'Algérie
fut reconnue en tant que terre française. Reconnue par qui ? Par
la communauté internationale.
Plus tard, cette nationalité française fut officialisée
par Napoléon III. Elle ne fut pas concédée le 14
juillet 1865, lors du Sénatus consulte de ce jour-là : "
L'indigène algérien de confession musulmane est Français
".
Il est de nationalité française. Il ne pouvait être
que cela. Car avant l'arrivée des Français l'indigène
musulman d'Algérie était apatride sur sa propre terre. C'est
une vérité qu'il nous faut souligner mille et mille fois.
L'indigène musulman est national français. Mais il n'est
pas citoyen français. Il peut le devenir comme le stipule un autre
alinéa du même Sénatus Consulte : " L'indigène
algérien de confession musulmane est citoyen français :
il est soumis au Code civil français ".
L'acceptation sans réserve du Code civil français, c'était
la condition nécessaire et indispensable à la jouissance
de la citoyenneté française. C'était vrai hier. C'est
encore vrai aujourd'hui.
En Algérie, cette dualité administrative a fait naître
tout logiquement une dualité terminologique. On distinguait :
- les citoyens français soumis au droit constitutionnel, au droit
pénal et au code civil français ;
- les sujets français, soumis au droit constitutionnel, au droit
pénal français, mais qui s'excluaient eux-mêmes du
code civil français, du code Napoléon. Deux possibilités
étaient offertes en théorie à l'administration française
:
o soit leur conférer un statut d'étrangers sur leur propre
terre et les rendre indépendants à l'égard de l'ensemble
du droit français, tout en les astreignant aux obligations et devoirs
de " résidents ", ce qui était inconcevable.
o Soit leur conférer un statut particulier propre " aux nationaux
français de confession musulmane ".
C'est cette dernière attitude qui fut observée. Elle fut
à l'origine de l'identité de sujets français qui
leur fut attribuée. Cette appellation de " sujets français
" était motivée par l'appartenance des bénéficiaires
à la religion musulmane et surtout, par le refus de ces mêmes
bénéficiaires de se soumettre au code civil français.
Ce n'était en rien une appellation évoquant la subordination
d'une collectivité à une autre. Une appellation d'inspiration
monarchique, comme on l'a parfois écrit.
Tout logiquement, cette dualité administrative a fini par générer
une dualité identitaire.
Les citoyens français étaient les seuls à jouir de
la totalité des droits octroyés justement par la citoyenneté,
parce qu'ils se soumettaient totalement aux exigences de cette dernière.
Les nationaux français non citoyens, ne jouissaient pas de la totalité
de ces mêmes droits, dans la mesure où, étant soumis
au droit coranique en lieu et place du code civil, ils n'étaient
pas encore Français à part entière. Leur adhésion
volontariste au code coranique équivalait à une auto-exclusion
volontariste elle aussi, de la citoyenneté française.
Une conséquence : la scolarisation, en attendant la future intégration,
impliquait de mettre en uvre à l'égard des nationaux
français d'Algérie non citoyens, des techniques appropriées,
adaptées à leur statut particulier. Il ne s'agissait pas
de mesures discriminatoires. C'était des mesures provisoires destinées
à faciliter le passage ultérieur, le passage ardemment espéré
du statut ancien à celui de l'intégration. Espérance
qu'il fallait " exprimer " administrativement durant cette période
intermédiaire. L'exprimer par le biais de mesures transitionnelles.
" Les autorités agirent. Parallèlement à des
mesures innovantes (par exemple le dédoublement des classes) il
a fallu imaginer une autre structure propre à l'Algérie
". Ainsi s'exprime François Vernet.
Le 27 octobre 1955, Jacques Soustelle, gouverneur de l'Algérie,
créa les CSE (Centres Sociaux Educatifs) par un arrêté
pris ce jour-là. Il avait vu ce système fonctionner au Mexique.
Pour conduire cette opération à bonne fin, il crut bon de
solliciter le concours d'une ennemie, par excellence, de l'Algérie
française. Il s'agit de Germaine Tillion. Héroïne de
la résistance, survivante des camps de la mort, cette femme personnalisait
avant tout l'archétype de " l'ennemi de la France en Algérie
".
Théoriquement, le but des CSE était de " donner une
éducation de base aux éléments masculins et féminins
de la population qui ne bénéficiaient pas encore d'une scolarisation
normale ".
On mit en outre au service de ces élèves un service médico-social.
Comme l'écrit encore Vernet : " une pure vision romantique
". Inspirée par quoi ? Par la progression démographique
qui imposait une éducation scolaire dispensée au jour le
jour. Mais, par-dessus tout, ce fut une occasion que les ennemis de la
France ne laissèrent pas passer. Dans leur entreprise d'agresser
la nation française et à travers elle, tout l'Occident.
Le premier directeur des CSE fut un homme d'extrême gauche. Aguesse
structura les centres sociaux comme un centre de formation du parti de
l'anti-France, comme une officine de trahison. Aguesse fut démis
de ses fonctions en raison de l'orientation anti-nationale exclusive et
surtout exhibitionniste qu'il donnait à son enseignement.
Il fut remplacé par Marcel Lesne acquis totalement lui aussi, aux
idées indépendantistes.
Puis ce fut Maxime Marchand, un socialiste virulent, franc-maçon
du Grand Orient, ennemi connu, déclaré et opérationnel
de l'Algérie française. Il fut mis à la tête
des CSE. Il y exerça son militantisme anti-français ouvertement.
Après l'échec du putsch d'avril 1961, il devint férocement
répressif. Il n'admettait pas que le combat contre la France fut
remis en cause au sein des CSE.
Cet effectif d'ennemis de la France en Algérie, mis volontairement
à la tête des CSE, illustrait une volonté opiniâtre
de la part du pouvoir : ne mettre à la direction des CSE que des
élaborateurs de la haine de la France. Haine qu'il fallait instiller
en toute priorité dans l'esprit de la jeunesse musulmane d'Algérie.
Soustelle, après le drame de Philippeville du 20 août 1955,
au cours duquel il comprit la nature de l'agression dont était
victime notre peuple, " c'est un véritable génocide
" déclara-t-il à cette occasion, aurait certainement
prévu et organisé une structuration et une orientation radicalement
différentes des CSE s'il était resté en Algérie.
On prit soin de le faire partir.
Ceux qui le firent partir préservèrent ainsi l'outil qu'il
avait imprudemment mis en place. Afin de l'utiliser dans une perspective
radicalement opposée à la perspective intégrationniste
de Jacques Soustelle.
Il est facile de comprendre qu'en 1962, ces CSE étaient devenus
tout logiquement un objectif opérationnel possible, un objectif
opérationnel logique, un objectif opérationnel obligatoire,
pour ceux qui nourrissaient l'ambition de défendre l'Algérie
française envers et contre tout. Pour le dispositif de renseignement
et des opérations de l'OAS tout particulièrement.
Nous qui, d'après De Gaulle, étions aveuglés par
notre " amour de la France ", n'avions pas de prétexte
à rechercher pour attaquer et détruire des hommes qui, toujours
d'après De Gaulle " étaient aveuglés par leur
haine de la France ". Comme l'étaient tous les complices du
FLN. Ces hommes constituaient une élite parmi nos ennemis, parmi
ceux qui voulaient nous faire tuer. Par-dessus le marché, ils s'exhibaient
comme tels. A portée de nos armes.
Ce rappel ne doit pas cependant faire oublier une autre vérité
: l'énorme labeur accompli partout en Algérie par la grande
majorité du corps enseignant français. Nous rendons hommage
aux très nombreux instituteurs français qui furent victimes
du FLN. Un grand nombre d'entre eux étaient de confession musulmane.
Ces tueries d'instituteurs ne semblaient pas en 1961 et en 1962, émouvoir
la direction des CSE, ni ceux qui, à Sète, en 1994, m'ont
paru affectés par le sort que nous avions réservé
à certains parmi ces illustres ennemis de la France. Dont l'attitude
et l'activisme exprimaient une provocation permanente.
Au mois de mars 1962, la tension était extrême en Algérie.
Sur décision de l'ORO , dont j'assumais le commandement, le style
opérationnel de l'OAS avait changé d'orientation, depuis
6 semaines environ. Il fallait tout tenter en Algérie pour éviter
que les négociations d'Evian aboutissent à un cessez-le-feu.
Par-dessus tout, il aurait fallu éliminer le responsable et l'organisateur
du désastre qui s'annonçait. De la défaite qui allait
être consommée. C'était ma conviction absolue.
Mais il est apparu évident qu'il n'entrait pas dans les projets
d'Argoud et de Sergent, responsables de l'OAS métropolitaine, d'organiser
une opération ponctuelle contre De Gaulle. L'arrivée des
capitaines à Alger, en fut une éclatante confirmation.
Il s'agissait d'un effectif d'élite composé d'officiers
parachutistes de la Légion étrangère et d'autres
armes, exclus de l'armée en raison de leur participation au putsch
d'avril 1961. Certains d'entre eux avaient séjourné dans
des centres de détention administrative et s'en étaient
évadés.
C'était des hommes résolus, compétents, courageux
et surtout des techniciens de grande valeur.
J'ai manifesté auprès de Salan mon étonnement et
ma mauvaise humeur provoqués par leur arrivée à Alger.
En effet, d'après moi, ils constituaient un effectif exceptionnel,
véritablement providentiel, capable de monter en France une action-commando
très technique et définitive sur la personne du président
de la République. C'était à Paris qu'il fallait exercer
l'essentiel de notre action, telle fut toujours ma conviction, je me permets
de l'affirmer encore. Cet effectif d'élite représenté
par ces capitaines, aurait dû être affecté à
l'opération salvatrice.
Salan, mal conseillé par Ferrandi, ne semblait pas disposé
à accorder une priorité absolue à une action décisive
contre De Gaulle. Je me suis plié, de mauvaise grâce à
la décision de notre chef.
Néanmoins, c'est moi, je dis bien c'est moi qui ai fait affecter
par Godard la plupart de tous ces officiers à la tête des
secteurs OAS du Grand Alger. J'insiste : ce fut ma décision. Ils
ont tenu leur rôle avec efficacité, une grande compétence
et surtout, un immense courage.
C'était cependant bien en dessous de ce que l'on aurait pu attendre
d'eux dans un autre secteur de l'action. C'est à Paris que l'on
aurait dû les faire donner.
Je soupçonne Sergent d'avoir subi sans s'en rendre compte, l'influence
de quelques milieux politiques parisiens de la Vème favorables
à notre combat certes, mais hostiles à un attentat contre
De Gaulle.
Après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, cessez-le-feu sollicité,
quémandé et obtenu par le gouvernement gaulliste, l'ORO
s'est orientée vers une seule finalité opérationnelle
: tout tenter pour le saborder. Monter des opérations de provocation,
spectaculairement violentes, dans le but de contrecarrer ce qui illustrait
historiquement une défaite de la France.
Cette attitude opérationnelle était d'autant plus envisageable
qu'elle était souvent proposée par des cadres militaires
d'active qui exerçaient encore des commandements normaux. Des commandants
de compagnies, des chefs de quartiers militaires, des officiers commandant
des unités de Harkis se manifestèrent dans ce sens.
Nombreux furent ceux qui défilèrent dans un de mes PC pour
solliciter des consignes et des moyens d'action clandestins. Y compris
de l'argent pour certaines missions. Tous espéraient voir naître
une occasion. C'est-à-dire un ensemble de circonstances qui allait
leur permettre de se jeter en armes sur les Katibas au repos et les anéantir.
Les tirailleurs et les harkis paraissaient les plus déterminés
dans cette perspective opérationnelle.
Ce fut dans l'espoir de déclencher ces opérations en chaîne
que fut décidée l'installation d'un maquis dans l'Ouarsenis.
Non pas pour attaquer l'armée française.
Encore moins pour provoquer un putsch. C'était pour déclencher
une rébellion d'unités combattantes françaises contre
l'ALN au repos.
Ce plan opérationnel me fut suggéré par différents
contacts échelonnés d'Affreville à Sidi-Bel-Abbès.
Des commandants de secteurs n'attendaient théoriquement que cette
opportunité dans l'Atlas Blidéen et dans le Sersou en particulier
pour se jeter sur ceux qui ne se privaient pas d'exhiber leur victoire
contre la France. Provoquer ainsi une rupture de fait du cessez-le-feu.
Pendant ce temps, il nous était imposé de déclencher
des opérations sur le Grand Alger, dans le but de mettre notre
appareil de combat à l'abri des coups de boutoir de la gendarmerie
mobile et de la sécurité militaire. Celles-ci coopéraient
officiellement avec le FLN depuis la conclusion du cessez-le-feu. Le FLN
exerçait désormais, en toute légalité, son
contrôle sur la population musulmane d'Alger.
Au mois de mars 1962, l'opération de Château-Royal a trouvé
tout naturellement sa place dans cette succession infernale d'évènements.
Sa place dans la détermination qui nous animait par-dessus tout
: interdire le cessez-le-feu. Puisque le 15 mars, il n'était pas
encore conclu.
Nous étions toujours en guerre. Pour ceux qui oublient cette évidence,
je rappelle que cet état de guerre fut historiquement confirmé
de la manière la plus officielle le 18 octobre 1999. Par une loi
votée par notre assemblée nationale à majorité
socialiste.
Qu'allions-nous faire ? Comment allions-nous procéder ? Nous étions
mille fois informés du rôle désastreux, anti-français
avant tout, joué par ces CSE et tout particulièrement par
celui qui les dirigeait à cette époque, Max Marchand. Ennemi
confirmé de la France en Algérie.
Nous étions richement approvisionnés en informations pour
une raison toute simple : celles-ci étaient fournies par un réseau
de renseignements monté par le BCR de l'OAS. Monté depuis
le mois de mai 1961 à l'intérieur même du corps enseignant.
Et bien évidemment aussi, à l'intérieur des CSE.
Les objectifs à neutraliser furent choisis ponctuellement par des
membres du CSE qui renseignaient l'OAS.
Ce sont eux qui nous informèrent aussi, et surtout, d'une réunion
prévue le 15 mars 1962. D'une réunion à laquelle
devait participer un curieux personnage, le préfet Petibon.
Petitbon fut appelé par Jean Morin, à la Délégation
Générale du gouvernement français en Algérie.
Ce sous-préfet avait manifesté l'intention de s'occuper,
tout particulièrement, des problèmes de la jeunesse algérienne.
Comme on le voit, le moment était bien choisi en 1961 pour s'orienter
dans ce style d'activité !
On lui attribua néanmoins la direction d'un SFJA (Service de Formation
de la Jeunesse en Algérie). Service, qui dépendait exclusivement,
il est capital de bien l'enregistrer, de l'autorité du Premier
ministre, Michel Debré. Plus précisément de l'autorité
des services spéciaux qui fonctionnaient sous la direction exclusive
du Premier ministre.
Sans perdre de temps, à la fin de l'année 1961 et dès
le début de l'année 1962, Petitbon prit l'initiative de
contacter des hommes de l'OAS. En réalité, il mit en uvre,
d'une manière très technique, une opération de noyautage
et de division à l'intérieur de notre appareil de combat.
Il promit monts et merveilles à quelques-uns d'entre les nôtres.
Il s'engagea à fournir des moyens de guerre à une fraction
" juxtaposée " de l'OAS. Celle du " Front Nationaliste
". Celui-ci était dirigé par Leroy, qui avait toujours
refusé, je le rappelle, son allégeance aux organes de commandement
de notre organisation. Il s'affirmait comme un allié de l'OAS et
non comme le chef d'un dispositif intégré à l'OAS.
Petitbon, grâce à " des cadeaux " réussit
à circonvenir Leroy que je connaissais bien et Sarradet que je
n'ai jamais connu. Quels cadeaux ? Des armes tout banalement.
Il fit miroiter, devant ces deux hommes en particulier, une solution de
secours : la solution d'une partition de l'Algérie. Une partie
de la terre algérienne allait rester sous l'administration française
et l'autre partie, sous l'administration du FLN ! Ce fut une manuvre
d'intoxication affectée d'un ridicule indiscutable, mais qui fut
redoutable. Elle fut redoutable, car elle faillit provoquer un éclatement
de ce qui restait de l'OAS.
J'eus personnellement, à propos de cette option mortelle pour nous,
à laquelle il adhérait, un entretien sérieux avec
Leroy. J'ai essayé de le convaincre de la signification opérationnelle
de la manuvre à laquelle il souscrivait. Je lui démontrai
qu'elle consistait à noyauter l'OAS d'abord, à la détruire
ensuite. Cette OAS avec laquelle il avait combattu jusqu'alors, même
si c'était en tant qu'allié. Je l'ai mis en garde contre
une opération intérieure " de police " qu'il nous
obligeait éventuellement à prévoir. Je lui proposai
de faire marche-arrière et lui ai offert une place d'adjoint au
commandement national de l'ORO.
Leroy était un homme sincère, courageux et loyal. Je le
connaissais et j'éprouvais pour lui une fraternelle amitié.
Il était nationaliste français jusqu'au bout des ongles.
Malheureusement, il était tombé entre les mains de Matignon,
par l'intermédiaire de celui qui coordonnait le fonctionnement
des services secrets, qui s'exprimaient en Algérie par l'intermédiaire
du sous-préfet Petitbon, à cette époque-là.
Le drame était inéluctable.
J'affirme néanmoins, ce que j'ai souvent relaté par écrit,
que je n'aurais jamais ordonné ou accepté l'exécution
de Leroy, si j'avais été informé de l'opération
qui fut décidée par ailleurs et déclenchée
à mon insu.
Degueldre, sous l'influence d'un cadre de l'OAS ami très ancien
et très personnel de Leroy et qui tenait encore Salan sous son
influence, fit exécuter Leroy en même temps que Villard.
Pourquoi Villard ? Parce qu'on ne trouva pas Sarradet qui était
à la fois le contact " premier " et le contact le plus
sérieux de Petitbon. Ne trouvant pas Sarradet, Le Pivain exécuta
Villard parce qu'on lui avait certifié que Villard était
engagé, lui aussi, dans cette conjuration anti OAS.
Quelques jours plus tard, Le Pivain fut informé du mal fondé
de sa décision et de son opération. Il manifesta à
haute voix sa volonté de demander des comptes à l'inspirateur
qui avait influencé Degueldre dans le but de se débarrasser
de Leroy et Villard. Dans le but d'annexer le Font Nationaliste de Leroy
pour son propre compte.
Le Pivain eut le tort de manifester ses griefs à haute voix. Il
fut " donné " aux forces de l'ordre et tomba dans une
embuscade " très opportuniste " tendue par les exécuteurs
gaullistes qui l'attendaient là où il fallait l'attendre.
Ce fut un grand drame de l'OAS.
Seulement
. seulement quoi ?
J'étais le chef de l'ORO. J'ai donc assumé hiérarchiquement
la responsabilité de ces opérations, bien que ne les ayant
pas ordonnées. Pour deux raisons.
Première raison : je n'avais pas été en mesure d'interdire
ces exécutions. Elles ont été mises en uvre,
en tout état de cause, par une branche subalterne de l'ORO. Je
ne fus informé qu'après coup.
Deuxième raison : quels qu'aient été mes sentiments,
il me fallait à tout prix couvrir Degueldre. Je répète
couvrir Degueldre pour garantir l'homogénéité de
la BAO que Degueldre commandait. Nous avions un besoin vital de tout le
monde. De tous ceux qui combattaient encore. J'ai donc officiellement
déchargé Degueldre de la responsabilité de ces deux
exécutions.
J'étais violent, je le concède. Il m'est arrivé parfois
d'être expéditif dans l'urgence. Mais j'étais loin
d'être sanguinaire. Si Leroy m'avait fait confiance, il aurait évité
le drame qu'il a connu. Car jamais personne dans l'OAS, n'a osé
s'attaquer à quelqu'un qui était sous mes ordres.
J'étais intraitable sur ce point très précis. Comment
réagit Leroy à ma proposition ? Je l'ai souvent relaté
: " si tu ne marches pas avec nous, tu trinqueras comme les autres
".
Il se croyait intouchable parce qu'il s'était mis volontairement
sous la dépendance du patron des services secrets de Matignon.
Ce fut un drame. Un de plus parmi ceux que j'ai vécus.
Comme j'envie encore aujourd'hui les spectateurs pieds-noirs qui sont
restés bien quiets chez eux ! Qui nous ont jugés hier !
Qui nous ont condamnés ! Qui nous oublient ! Et qui parfois se
permettent de donner leur avis sur un combat dont ils se sont exclus.
Dont ils se sont désolidarisés quand il existait des risques
à courir.
Comment peut-on accepter une critique ou une observation de la part de
ceux qui n'ont pas joué une heure de leur liberté pour défendre
la terre sur laquelle ils vivaient, l'Algérie française
?
Petitbon, le responsable de cette intoxication de Leroy et de cette tragédie,
devait participer à une réunion de Château-Royal le
15 mars 1962. Pour y faire quoi ? Proposer une nouvelle technique de prise
en mains de la jeunesse algérienne dans le cadre du fonctionnement
de son SFJA ? C'est une hypothèse franchement ridicule.
Degueldre fut averti de cette réunion, et de la présence
annoncée de Petitbon. Averti par qui ? Par un de nos informateurs
qui opérait à l'intérieur même des CSE.
Qu'on ne lève pas les bras au ciel ! Qu'on ne s'exclame pas en
disant " c'est impossible ! "
Nous avions des informateurs partout. Dans la police, au sein de la mission
15 , dans les services spéciaux. Dans toutes les structures administratives
se mobilisaient des hommes et des femmes, volontaires pour tout tenter
en faveur de l'Algérie française. Des hommes et des femmes
qui ont réussi, pour un très grand nombre d'entre eux, à
échapper à une détection policière. Ils ont
poursuivi ultérieurement de brillantes carrières, parfois
même, dans les hautes sphères de l'administration.
Notre commando opérationnel était composé de six
hommes. Degueldre n'en faisait pas partie. Cet effectif a pu rejoindre
sans difficulté le site opérationnel, grâce à
une facilité de route procurée par nos complicités
militaires et policières. Arrivés très facilement
à l'intérieur du dispositif ennemi, qu'ont-ils fait ?
Ont-ils tiré " dans le tas " en terroristes aveugles
?
Ont-ils fusillé instituteurs et auxiliaires de l'éducation
nationale sans discernement ?
Certes non. Pour au moins deux raisons.
Ce n'était pas dans les habitudes de ce commando d'une part, et
d'autre part, au sein du personnel des CSE, intervenaient des hommes et
des femmes qui " travaillaient " pour nous. Des hommes et des
femmes qui militaient au sein des CSE pour l'Algérie française.
Pour la France. Pour l'OAS.
Des hommes et des femmes qui, dans cet esprit, avaient établi eux-mêmes
la liste de leurs collègues à éliminer.
Certains de nos agents, intérieurs aux CSE, se sont trouvés
volontairement collés au mur par nos opérationnels. Par
des mimiques ils ont indiqué au chef du commando, les hommes à
fusiller.
C'est ainsi que cette opération s'est déroulée. Ce
fut un drame que nous avons vécu comme tel. Un de plus.
L'effectif du commando se composait de six hommes avons-nous dit. Un chef
de commando fit l'appel des " condamnés " et les fit
reconnaître et identifier par nos complices de l'intérieur.
Lui-même ne participa pas au tir. Il ne s'agissait pas de Degueldre,
je le précise une fois de plus. Les tireurs étaient munis
chacun, d'un PM, Matt.49 et de PA. Ils ne disposaient pas de fusils-mitrailleurs
ni de mitrailleuses AA.52.
Trois hommes étaient chargés de la surveillance de l'ensemble
du personnel des CSE.
Ce personnel n'a manifesté en rien son opposition à cette
exécution. Ni protestation. Ni réprobation.
Les six hommes abattus avaient choisi leur camp. Ils étaient depuis
longtemps des ennemis confirmés de la France. Ils agissaient sans
camouflage dans le camp de nos assassins. C'était leur choix. Cette
réunion, à laquelle théoriquement Petitbon devait
participer et qui ne vint pas, constituait en elle-même le motif
d'une opération logique voire inéluctable.
Pourquoi inéluctable ?
Parce qu'en plus d'être une provocation constante contre les partisans
de la France, cette opération était tout banalement
.
possible
. réalisable. Ces hommes affichaient en effet, tout
près de nous, leur détermination permanente et insultante
à coopérer avec ceux qui aspiraient à nous faire
exterminer.
Le 15 mars, la nation française était encore officiellement
en guerre. Je le rappelle. C'est officiel depuis le 18 octobre 1999. Ces
hommes étaient tous coupables du crime " d'intelligence avec
l'ennemi en temps de guerre ". Ils étaient informés
des risques permanents auxquels ils s'exposaient.
Parmi ces brillants intellectuels, quelques-uns aspiraient à occuper
un poste important dans le futur gouvernement de la république
algérienne. Leur comportement constituait une provocation, je me
permets de le souligner pour la millième fois. Nous ne méritions
pas d'être nargués avec autant d'arrogance.
J'ai souvent dit, j'ai souvent écrit et je l'exprime encore : je
regrette profondément tous les morts dont je suis responsable.
Cette guerre, je l'ai subie. Je ne l'ai pas déclenchée.
Je l'ai faite en jouant ma vie certes, ma liberté oui, mais surtout,
en jouant mon âme. Je n'aurai surtout pas la lâcheté
de me retrancher, aujourd'hui derrière l'alibi des ordres reçus.
Car dans les opérations que j'ai conduites ou que j'ai assumées,
je n'ai jamais reçu d'ordre de qui que ce fût.
Dans une organisation clandestine comme la nôtre, les échelons
de commandement ne fonctionnent pas de la même manière qu'au
sein d'une hiérarchie traditionnelle. Le cadre opérationnel
est défini au plus haut échelon, et chacun fait ce qu'il
peut sur son terrain. A cette époque, avant le 19 mars 1962, il
s'agissait avant tout, d'opérations de provocation. Interdire,
par tous les moyens, la conclusion d'un cessez-le-feu avec l'ennemi. Très
souvent, en raison de la difficulté des liaisons, l'initiative
opérationnelle était laissée aux commandants de secteur.
Aux responsables d'équipes spéciales périphériques.
Aux chefs des ORO qui fonctionnaient à l'échelon des secteurs,
des sous-secteurs, des quartiers et évidemment des zones périphériques.
Il leur appartenait parfois de prendre des initiatives. Mon rôle
: couvrir ces initiatives à l'égard du commandement un peu
lointain et déconnecté de la base. Assumer ces initiatives
à l'égard de la justice gaulliste en cas de malheur pour
moi. Car en cas de capture, mon compte était bon. Je le savais.
Le 15 mars 1962, nous cherchions encore, comme des forcenés, le
moyen de faire échouer les négociations d'Evian.
Et puis
. nous attendions, à partir de l'implantation d'un
maquis dans l'Ouarsenis de l'Atlas Blidéen à Sidi-Bel-Abbès
en passant par El Affroun, le Chélif et beaucoup d'autres sous-structures
opérationnelles, un événement qui ne s'est pas déclenché.
Parce que chacun des protagonistes attendait l'initiative de son voisin.
Initiative qui ne vint pas. " Je déclenche quelque chose dans
la région d'Aïn-sultan si celui de Pont-du-Caïd se déclenche
avant moi
" etc
" Et les dragons
comme les
spahis
et les tirailleurs
on les attend encore ! "
Ce jour-là, " la fièvre Algérie française
" fut discrète. La timidité, le manque d'initiative
de nos militaires en place, ont tué l'Algérie française,
une fois de plus. Comme ils l'avaient fait lors du putsch du 22 avril
1961. L'Algérie française pouvait être sauvée
par l'opération de l'Ouarsenis : une révolte exclusivement
anti-FLN déclenchée à partir des capitaines et aussi
des sous-officiers. Une révolte contre l'ALN au repos
Précisons-le
pour la millième fois.
Dans ce chapitre, il me faut évoquer, tout particulièrement,
le cas douloureux de l'écrivain et poète Mouloud Feraoun.
En toute humilité j'avoue que je ne connaissais pas son uvre
à cette époque. Mes études médicales d'abord,
mon service militaire, mes énormes soucis matériels liés
à ma première installation de médecin généraliste
à Bab El Oued, m'ont tenu éloigné pendant quelque
temps de la vie culturelle spécifiquement algérienne.
Par la suite, mes activités de chef contre-terroriste, mon engagement
volontaire au service de la France en tant que franc-tireur, m'ont tenu
éloigné de la richesse littéraire produite par nos
auteurs d'Algérie. Par Mouloud Feraoun en particulier.
J'ai connu l'uvre de Mouloud Feraoun bien plus tard. J'ai appris
aussi qu'il était originaire de Grande Kabylie. Ancien élève
de l'école normale de la Bouzaréah, il devint instituteur
puis directeur d'une école primaire au Clos Salembier. C'est dans
ce quartier d'Alger qu'il aurait connu personnellement une de ses collègues,
directrice d'une école de filles, mademoiselle Hélène
Ripoll, avec laquelle il entretint des relations de bon voisinage professionnel.
Cette femme, je l'ai connue bien plus tard. Quelques années avant
son décès, elle s'appelait alors Madame Brasier. C'était
à l'occasion de conférences et de présentations de
livres dans le cadre des activités du Cercle Algérianiste.
Elle m'apprit qu'il lui avait déclaré peu avant la réunion
du 15 mars 1962 : " ils veulent faire de moi un ministre de l'éducation
nationale dans le futur gouvernement algérien ".
En réalité, ce propos n'est pas très important. Je
l'ignorais évidemment en mars 1962. Je n'aurai pas la prétention
et surtout le très mauvais goût de l'utiliser comme une justification
de sa mort. Plus tard, j'ai pris connaissance au hasard de quelques lectures,
des propos insultants qu'il avait proférés à l'égard
de nos compatriotes au mois de décembre 1960. A l'égard
des hommes qui ont interdit, grâce à leur courage, le massacre
et le lynchage de notre peuple lorsque le gouvernement de la Vème
République avait appelé le FLN et le peuple musulman d'Alger
à manifester dans la rue pour crier " Vive De Gaulle, Vive
le FLN ".
Mouloud Feraoun a tenu à l'égard de ces héros des
propos blessants, véritablement odieux, mais dont il faut affirmer
que personne n'avait eu connaissance à ce moment là. Des
propos qui ne constituent en rien une justification revendiquée
a posteriori de son exécution. De la même manière,
nous ne retenons pas pour justifier sa mort, le rejet de la France qu'il
avait exprimé à Fort National, lorsqu'il refusa officiellement
et symboliquement de participer à la commémoration de la
prise de cette ville par l'armée française.
Non, tout cela nous l'ignorions en 1962. Ceux qui ont tiré au PM
ignoraient tout cela eux aussi.
Alors, pourquoi avoir appelé Mouloud Feraoun parmi ceux qui allaient
devenir les victimes de notre commando ?
Parce qu'il avait été désigné par ses propres
collègues des CSE, comme un ennemi de la France. Un ennemi de la
France qui se manifestait en tant que tel à chaque instant.
Ce sont leurs propres confrères des CSE qui avaient établi
au préalable, la liste des hommes à abattre. Je me permets
de le souligner encore une fois.
Mouloud Feraoun, Robert Aimar, Marcel Basset, Ali Hamouténe, Maxime
Marchand, Salah Ould Aoudia, n'étaient pas connus des hommes du
commando. Ils n'étaient pas connus, pour la plupart, du commandement
de l'OAS. Excepté Max Marchand qui avait derrière lui un
long passé de complicité active et opérationnelle
avec le FLN.
Ould Aoudia, était un nom connu parce que son père avait
fait l'objet d'une surveillance attentive de la part de notre organisation
anti-terroriste en 1955 et en 1956. Cette année là Ould
Aoudia, l'ancien, collaborait avec Farès et Ferhat Abbas, qui eux-mêmes
étaient en contact étroit avec l'Organisation Extérieure
de la Rébellion algérienne.
Parmi les fonctionnaires qui travaillaient à l'intérieur
des CSE, certains étaient membres du BCR de l'OAS. Parce qu'ils
croyaient en l'Algérie française. Ils s'intégraient
à leur échelon, à l'effectif de cette branche de
l'ORO qui était chargée de contrôler le monde de la
fonction publique. Nous disposions, je le rappelle, d'agents de renseignements
dans toutes les administrations y compris dans les services de police.
Tous ces détails vous sont fournis avec une abondance un peu désordonnée
peut-être, mais dans quel but ?
Pour expliquer ? Pour justifier ?
J'ai toujours soutenu que c'était impossible. Comment faire comprendre
des actions violentes 20 ans, 30 ans, 50 ans après ?
Mais il est une chose qu'il ne faut pas oublier : à cette époque-là,
si nous voulions vivre, il nous fallait mordre ! Si nous arrêtions
de mordre, nous étions morts politiquement, spirituellement, avant
de l'être physiquement. Et on ne peut mordre que ce qui se situe
à portée de ses crocs.
Voilà des hommes qui avaient manifesté pendant des années
leur hostilité à la France. Ils avaient semé la graine
du rejet de notre patrie dans les esprits d'une jeunesse qu'ils ont engagée
contre la France l'Europe et l'Occident. Des hommes qui, en même
temps, préparaient leur avenir dans le cadre de l'Algérie
indépendante.
En Algérie française, se déroulait une guerre, une
guerre officielle. Une guerre contre qui ? Contre la France.
Ceux qui ne défendaient pas la France, étaient tous des
déserteurs. Certains sont allés beaucoup plus loin en s'inscrivant
ouvertement dans les rangs de ceux qui conduisaient cette guerre contre
la France.
Le 15 mars 1962, en combattant des hommes qui s'illustraient tous comme
la quintessence des ennemis de la France, nous n'avons fait que notre
devoir. Je suis parfaitement conscient et informé du sort que l'on
m'aurait réservé si j'étais tombé entre leurs
mains. C'était ça, tout simplement, le jeu vilain, horrible
mais réel de la guerre d'Algérie.
Il y aura bientôt 50 ans que ce drame du 15 mars 1962 s'est accompli.
Je maintiens ce que j'ai toujours dit. Je le dis encore et le dirai jusqu'à
mon dernier souffle : je regrette tous les morts de la guerre d'Algérie
et plus encore ceux qui furent hiérarchiquement mes victimes. J'ai
fait ce que mon amour de l'Algérie française et mon amour
de la France m'ont imposé de faire. J'ai pris mes responsabilités
opérationnelles, juridiques, morales et plus que tout, spirituelles.
J'éprouve des regrets, oui, c'est vrai.
Mais qu'on ne me fasse pas l'injure de croire que je suis disposé
à me renier.
Jean-Claude PEREZ
Nice, le 6 avril 2011
D'après le livre " Attaques et contre-attaques " (Edition
remaniée 2011)
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