Le 20 août 1955, j'étais à
El-Halia - Marie-Jeanne Pusceddu
|
Le 20 août 1955, « une date terrible, une date inoubliable » dira Yves Courrière dans son « Histoire de la guerre d'Algérie » (éd. Taillandier). Ce jour-là, Zighout Youssef, le chef de la wilaya 2, lance la population civile de certains douars du Nord-Constantinois contre les Européens. A EI-Halia, petit centre minier près de Philippeville, trente-deux personnes sont assassinées dans des conditions barbares. Marie-Jeanne Pusceddu témoigne. Insoutenable horreur barbare. Quelle était la culpabilité
des enfants d'El-Halia ? Je m'appelle Marie-Jeanne Pusceddu, je suis Pieds-Noirs, née
à Philippeville en 1938 de parents français, d'origine italienne.
Mes parents étaient des ouvriers; toute ma famille, frères,
oncles, cousins, travaillait à la mine d'El-Halia, près
de Philippeville. Ce petit village d'El-Halia n'était qu'un village
de mineurs, d'artisans qui travaillaient dur dans la mine de fer. Les « événements d'Algérie » ont commencé en 1954. Mais pour nous, la vie était la même, nous ne nous méfions pas de nos amis arabes. Je me suis mariée le 13 août 1955, nous avons fait une belle fête et tous nos amis étaient là, notamment C..., le chauffeur de taxi arabe que nous connaissions bien... Avec mon mari, nous sommes partis en voyage de noces. Le 19 août 1955, avec mon mari André Brandy (ingénieur des mines employé au Bureau de la recherche minière d'Algérie), nous avons pris le taxi de C...pour rentrer à El-Halia. Pendant le trajet, C... nous dit : « Demain, il y aura une grande fête avec beaucoup de viande ». Je lui répondis : « Quelle fête ? Il n'y a -pas de fête ». Je pensais qu'il plaisantait... Le lendemain, 20 août, tous les hommes étaient au travail à la mine sauf mon mari. Il était juste midi, nous étions à table, quand soudain, des cris stridents, les youyous des mauresques et des coups de feu nous ont surpris. Au même moment, ma belle-sur Rosé, sa petite dernière Bernadette (trois mois) dans les bras arrive, affolée, suivie de ses enfants, Geneviève 8 ans, Jean-Paul 5 ans, Nicole 14 ans, Anne-Marie 4 ans. Son aîné Roger, âgé de 17 ans, était à la mine avec son père. Avec ma mère, mon frère Roland de 8 ans, Suzanne ma sur de 10 ans, Olga mon autre sur de 14 ans et mon mari, nous avons compris qu'il se passait quelque chose de grave. Les cris étaient épouvantables. Ils criaient : « Nous voulons les hommes ». Je dis à mon mari : « Vite, va te cacher dans la buanderie ! ». Nous nous sommes enfermés dans la maison, mais les fellaghas
ont fait irruption en cassant la porte à coup de hache. À
notre grande stupeur, c'était C..., le chauffeur de taxi, «
l'ami » qui avait assisté à mon mariage. Je le revois
encore comme si c'était hier. Il nous a poursuivis de la chambre
à la salle à manger, puis dans la cuisine; nous étions
pris au piège. C..., avec son fusil de chasse, nous menaçait.
Il a immédiatement tire sur ma pauvre mère, en pleine poitrine,
elle essayait de protéger mon petit frère Roland. Elle est
morte sur le coup avec Roland dans ses bras, lui aussi gravement atteint.
Ma belle-sur Rosé a été tuée dans le
dos. Elle gardait son bébé contre le mur, ma jeune sur
Olga s'est jetée, dans une crise d'hystérie, sur le fusil,
il a tiré à bout portant. la blessant salement. Il nous
narguait avec son fusil. Un avion de tourisme est passé au-dessus du village et a donné l'alerte. L'armée est arrivée à dix-sept heures. Et là, nous sommes rentrés dans la maison pour constater l'horreur. Mon petit frère Roland respirait encore; il est reste cinq jours dans le coma et nous l'avons sauvé. Malheureusement, ma sur Olga a été violée et assassinée, ma sur Suzanne, blessée à la tête, elle en porte encore la marque. Puis l'armée nous a regroupés. Ma famille Azeï, tous massacrés au couteau, la sur de ma mère, son mari, ses deux filles dont l'une était paralysée, l'une des filles qui était en vacances avec son bébé a été, elle aussi/ assassinée à coups de couteau (c'est la fiancée de son frère, qui s'était cachée, qui a tout vu et nous l'a raconté). Le bébé avait été éclaté contre le mur. Puis, mon cousin a été tué à coups de fourchette au restaurant de la mine, le frère de ma mère. Pierrot Scarfoto a été, lui aussi massacré, en voulant sauver ses enfants, à coups de couteau, les parties enfoncées dans la bouche, ainsi que mon neveu Roger, âgé de 17 ans. Mon père, sourd de naissance, blessé à coups de couteau, s'était réfugié dans une galerie abandonnée. Il n'a pas entendu l'armée, on ne l'a retrouvé que quinze jours plus tard, mort à la suite de ses blessures. Il a dû souffrir le martyre. Mon jeune frère Julien a été également massacré. Treize membres de ma famille ont ainsi été martyrisés, massacrés par le F.L.N. |
![]() |
Je suis restée à l'hôpital près de trois mois, j'avais fait une hémorragie interne avec infection, car les balles fabriquées étaient bourrées de poils, de bris de lames de rasoir. Nous avions échappé à la mort, mais pas à la souffrance. Mon mari fut muté à Bougie, mais le chantier ayant subi une attaque, il a dû fermer; puis à Ampère, près de Sétif, et finalement au Sahara. Mais les femmes n'étaient pas admises. J'ai été recueillie avec mes deux frères à Lacaune-les-Bains, chez les surs de Saint-Vincent-de-Faul, j'y étais déjà venue plus jeune. Le fellagha meurtrier de ma famille a été arrêté, j'ai dû venir témoigner pendant trois ans en Algérie, car j'étais le seul témoin. Mon témoignage fut mis en doute, du moins la façon dont les miens ont été massacrés. Ils ont déterre ma mère pour voir si je disais la vérité, je n'en pouvais plus. On a retiré plusieurs balles et la seule chose de positive dans tout ce cauchemar, c'est le collier qu'elle portait et que l'on m'a remis; collier dont je ne me séparerai jamais. Marie-Jeanne Pusceddu
|