Ce livre est un cénotaphe: c'est le tombeau vide des morts et
disparus du 5 juillet 1962 demeurés pour toujours martyrs et poussière
dans la terre de ce qui fut notre belle Algérie française.
C'est une oeuvre de piété, certes bien imparfaite: beaucoup
de noms manquent sur ce Monument aux morts. Beaucoup de témoins
de ce jour de douleur n'ont pas voulu ou pas osé parler. Mais ce
livre a du moins un mérite, celui d'exister, celui de crier à
la face du monde ce que l'on a voulu cacher, oublier, nier. Mais nous
refusons d'oublier; nous refusons les masques commodes de l'histoire telle
qu'on la raconte. Nous voulons dire ce qui s'est réellement passé
et comment un beau jour d'été a brusquement basculé
dans l'horreur et le carnage. Nous voulons dire que cela a été
non pas la fatalité ou le hasard mais l'action délibérée
de meneurs.
Notre propos est de retrouver l'atmosphère de
cette tragique journée, de réunir des témoignages
publiés
ou inédits, ce que ces hommes et ces femmes ont vécu et
qu'ils racontent avec simplicité et sincèrité. Chacun
dans son quartier a été témoin de scènes atroces:
il est impossible que l'action de l'A.L.N., des A.T.O. et de la foule
arabe n'ait pas été concertée ou à tout le
moins orchestrée par une bande de meneurs et relayée par
les chefs de la rebellion dans les quartiers. Beaucoup de témoignages
concordants le donnent à penser. Nous publions ces témoignages
dans leur vérité bouleversante. On trouvera ensuite les
noms des morts et disparus de cette journée; notre liste est incomplète
: Nous n'avons pu mentionner que les identités de ceux dont les
familles, les amis, nous ont adressé leur témoignage ou
qui ont figuré sur des listes publiées à l'époque.
Il était dur de se replonger dans ces cruels souvenirs plus de
quarante ans après que les évènements aient eu lieu.
Nous les remercions d'avoir fait cet effort afin d'apporter à tous
un morceau de vérité. Nous ne parlons pas du massacre des
Musulmans fidèles à la France et surtout des Harkis, d'autres
l'ont fait et tel n'est pas notre propos. Qu'ils sâchent cependant
que nous n'oublions pas.
Des témoignages nous sont parvenus, concernant des personnes mortes
ou disparues avant ou après le 5 juillet, ou dans des localités
autres qu'Oran; nous en donnons la liste après celle des morts
et disparus d'Oran le 5 juillet, ce qui était notre propos initial
car il nous est apparu nécessaire de montrer l'insécurité
qui régnait en Oranie avant et après l'indépendance
de l'Algérie. Là aussi, nos listes sont très incomplètes.
Elles suffisent cependant à prouver les difficultés, les
risques, les tragédies que les Européens d'Algérie
ont affrontés et cela explique l'ampleur de leur exode vers une
marâtre-patrie qui les abandonnait.
Que sont devenus les disparus du 5 juillet 1962 ? Beaucoup
ont subi d'atroces tortures et leurs corps ont fini dans des charniers
comme celui du Petit Lac. Mais il y eu certainement des survivants. On
a parlé de camps, de maisons de prostitution et d'esclaves blancs.
Toutes ces horreurs sont infiniment probables, mais nous n'auront sûrement
jamais de certitudes: Ceux qui savent, Arabes ou Français se sont
tu et se tairont car l'agonie d'Oran est une tâche indélébile
au front de la République algérienne née dans le
sang, comme elle avait été conçue dans le sang durant
huit années de terrorisme, et surtout au front de la France qui
a laissé s'accomplir ce génocide.
Plus de quarante ans ont passé, beaucoup de témoins de cette
tragédie sont morts, mais il importe que leurs enfants sachent
la vérité et puissent la proclamer. Il fallait donc que
ce Livre Noir de l'Agonie d'Oran soit publié. C'est l'honneur de
Claude Martin qui en a eu l'initiative et de l'Echo de l'Oranie qui a
centralisé les témoignages de verser ce livre au dossier
accablant de la rebellion algérienne unie dans l'ignominie à
la lâcheté de la France gaullienne.
l'agonie d'Oran, Geneviève
de Ternant
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