Début juillet 1962.
C'est à Marseille que les Français se mirent à comprendre
ce qui se passait
véritablement puis à Toulon, à Nice, dans tout-le
Midi. A l'aéroport de Marignane, et sur le port de la cité
phocéenne - où l'on avait installé des baraquements
improvisés -les Européens d'Algérie débarquaient
par dizaines de milliers. Le flot des rapatriés était ininterrompu.
Tout un peuple se déversait, fuyant " le FLN qu'on allait
trouver à sa porte" (c'était l'expression d'alors),
emportant dans sa fuite quelques valises, et pour les plus chanceux, des
meubles ou une voiture.
L'exode de ceux qu'on appelait " les pieds-noirs " culminait
en cette première semaine de juillet 1962 où fut déclarée
l'indépendance de l'Algérie. Il y a précisément
quarante ans, une page de l'Histoire de France se tournait brutalement.
Le rêve républicain - eh oui - d'un Empire français
s'évanouissait. La France ne savait pas que son horizon ne serait
plus le même, qu'elle avait subitement rétréci; seule
la magie du verbe gaulliste réussit alors à endormir la
douleur -elle est toujours là, mais cela est un autre sujet.
Les " métropolitains ", comme on disait
alors, découvraient sidérés un des plus incroyables
exodes de l'histoire européenne: le transfert d'un million de Français
qui, pour la plupart, n'avaient jamais mis les pieds dans l'Hexagone,
sauf pour se faire tuer en plus grand nombre que les autres durant les
deux grandes guerres. Personne ne les attendait, et surtout pas de Gaulle
ou le gouvernement Pompidou, qui durant le Conseil des ministres de mai
et de juin 1962, estimait que " quelques dizaines de milliers de
rapatriés " seulement quitteraient l'Algérie -cécité
politique ou cynisme absolu , sur ce point les historiens n'ont pas tranché
-. La quasi- totalité de la communauté européenne
quitta sa terre natale, et on connaît la suite. Une guerre d'Algérie
qui n'en finit pas, jusqu'aux trente-cinq morts d'Alger assassinés
par le GIA avant-hier.
Quarante ans ont passé, et pourtant les plaies ne sont pas refermées.
Et surtout pas pour les Européens d'Algérie. Ni pour la
France pour qui cette " guerre d'Algérie " est, comme
l'épisode de Vichy, une histoire qui ne passe toujours pas. Ni
pour les Algériens pauvres et apeurés pour la plupart, dans
un pays riche. Ni pour le peuple des Européens d'Algérie.
Depuis quarante ans, on a fait et refait le procès du colonialisme
-il était nécessaire -mais en écrivant une histoire
hémiplégique, où tout un peuple, sa mémoire,
son oeuvre, ses morts, sa souffrance, restent négligés par
la Nation.
Car les blessures des Européens d'Algérie sont de toutes
sortes. Ils furent les " oubliés de l'Histoire ", depuis
les Accords d'Evian jusqu'à aujourd'hui. L'ostracisme à
leur égard est si tenace qu'on s'interroge: est-ce ce que l'historienne
Jeannine Verdes-Leroux n'hésitait pas à appeler " un
racisme" dans un livre récent (Les Français d'Algérie,
Edition Fayard, 2000) ?
En Effet dès 1870, démontre-t-elle, les Européens
d'Algérie sont caricaturés en colons sanguinaires, en maîtres
esclavagistes, en exploiteurs exotiques alors que la plupart des "
pieds-noirs " avaient un niveau de vie inférieur à
celui des métropolitains, votaient le plus souvent à gauche
et ne ressemblaient en rien aux stéréotypes repris par de
Gaulle et la gauche sartrienne. " A en croire une certaine presse,
s'insurgeait à raison Camus, les pieds-noirs seraient un million
de gros colons fumant cigare, portant cravache et montés sur Cadillac.
" Ce n'était pas le cas bien sûr et les métropolitains
qui virent alors débarquer des familles hagardes, épuisées,
démunies, comprirent mieux alors la phrase de Camus. Et le grand
chagrin des " rapatriés "
De Gaulle et les pieds-noirs
Parmi les plaies toujours ouvertes, il y a le mépris que de Gaulle
leur témoigna. C'est une histoire ancienne. Elle remonterait à
1942, quand l'Algérie des élites, hélas vichyste,
préféra le général Giraud et les Américains
à un de Gaulle visionnaire mais isolé.
De Gaulle n'aurait jamais pardonné aux pieds-noirs cet affront.
L'homme du Nord ne les aima jamais, semble-t-il et pourtant il leur devra
tout, et surtout son miraculeux retour au pouvoir de 1958. Sans le 13
mai, sans les " treize complots du 13 mai " où les activistes
pieds-noirs se firent. manipuler par les émissaires gau1listes,
sans la folle adhésion des " pieds-noirs " à son
" Je vous ai compris " du 5 juin 1962 au Forum, de Gaulle ne
serait jamais sorti de sa traversée du désert.
Il claque la porte en 1946, et espère que la France le rappellera;
en 1951, tous les historiens en attestent, le RPF était un échec
et l'homme du 18 juin enrage de revenir au pouvoir. Et rien ne vient.
Alors. les pieds-noirs et l'Algérie française lui serviront
de masse de manuvre. La liste est longue des complots gaullistes.
De l'affaire du bazooka " à l'opération " Résurrection"
de 1958...
Le 5 juillet d'Oran
C'est peut-être à cause de cette mauvaise conscience, celle
des gaullistes et des anticolonialistes primaires, que deux énormes
scandales historiques restent encore occultés. Deux autres blessures.
La blessure des harkis, des dizaines de milliers de morts, dont on commence
enfin à parIer et dont toute la tragique histoire n'a pas pu être
écrite. Il faudrait en effet que les historiens s'intéressent
de plus près à la mystérieuse " circulaire Joxe
" qui enjoignait à l'armée française de ne pas
intervenir même quand les massacres de harkis, leurs anciens camarades,
se déroulaient sous leurs yeux.
Et enfin la blessure la plus paroxystique de cette agonie de l'Algérie
française qui décidément ressemble à "
la peste " de Camus : le massacre d'Oran, le 5 juillet 1962, absolument
occulté lui aussi, où des militants FLN, des " marsiens
"combattants de la dernière heure et des foules surchauffées
massacrèrent des milliers d'Européens d'Algérie -
on parle de 5000 morts, parfois de 15000 morts.
L'Histoire ne s'écrit que vraiment 50 ans après. Il est
encore trop tôt peut-être pour les historiens mais on s'en
rend compte je l'espère, pas pour le peuple d'Algérie qui
attend toujours une réparation devant l'Histoire.
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