RETOUR D'ALGERIE - Georges-Marc BENAMOU - Nice Matin du 7 juillet 2002
 
 

Début juillet 1962.


C'est à Marseille que les Français se mirent à comprendre ce qui se passait
véritablement puis à Toulon, à Nice, dans tout-le Midi. A l'aéroport de Marignane, et sur le port de la cité phocéenne - où l'on avait installé des baraquements improvisés -les Européens d'Algérie débarquaient par dizaines de milliers. Le flot des rapatriés était ininterrompu. Tout un peuple se déversait, fuyant " le FLN qu'on allait trouver à sa porte" (c'était l'expression d'alors), emportant dans sa fuite quelques valises, et pour les plus chanceux, des meubles ou une voiture.
L'exode de ceux qu'on appelait " les pieds-noirs " culminait en cette première semaine de juillet 1962 où fut déclarée l'indépendance de l'Algérie. Il y a précisément quarante ans, une page de l'Histoire de France se tournait brutalement. Le rêve républicain - eh oui - d'un Empire français s'évanouissait. La France ne savait pas que son horizon ne serait plus le même, qu'elle avait subitement rétréci; seule la magie du verbe gaulliste réussit alors à endormir la douleur -elle est toujours là, mais cela est un autre sujet.

Les " métropolitains ", comme on disait alors, découvraient sidérés un des plus incroyables exodes de l'histoire européenne: le transfert d'un million de Français qui, pour la plupart, n'avaient jamais mis les pieds dans l'Hexagone, sauf pour se faire tuer en plus grand nombre que les autres durant les deux grandes guerres. Personne ne les attendait, et surtout pas de Gaulle ou le gouvernement Pompidou, qui durant le Conseil des ministres de mai et de juin 1962, estimait que " quelques dizaines de milliers de rapatriés " seulement quitteraient l'Algérie -cécité politique ou cynisme absolu , sur ce point les historiens n'ont pas tranché -. La quasi- totalité de la communauté européenne quitta sa terre natale, et on connaît la suite. Une guerre d'Algérie qui n'en finit pas, jusqu'aux trente-cinq morts d'Alger assassinés par le GIA avant-hier.
Quarante ans ont passé, et pourtant les plaies ne sont pas refermées. Et surtout pas pour les Européens d'Algérie. Ni pour la France pour qui cette " guerre d'Algérie " est, comme l'épisode de Vichy, une histoire qui ne passe toujours pas. Ni pour les Algériens pauvres et apeurés pour la plupart, dans un pays riche. Ni pour le peuple des Européens d'Algérie. Depuis quarante ans, on a fait et refait le procès du colonialisme -il était nécessaire -mais en écrivant une histoire hémiplégique, où tout un peuple, sa mémoire, son oeuvre, ses morts, sa souffrance, restent négligés par la Nation.
Car les blessures des Européens d'Algérie sont de toutes sortes. Ils furent les " oubliés de l'Histoire ", depuis les Accords d'Evian jusqu'à aujourd'hui. L'ostracisme à leur égard est si tenace qu'on s'interroge: est-ce ce que l'historienne Jeannine Verdes-Leroux n'hésitait pas à appeler " un racisme" dans un livre récent (Les Français d'Algérie, Edition Fayard, 2000) ?
En Effet dès 1870, démontre-t-elle, les Européens d'Algérie sont caricaturés en colons sanguinaires, en maîtres esclavagistes, en exploiteurs exotiques alors que la plupart des " pieds-noirs " avaient un niveau de vie inférieur à celui des métropolitains, votaient le plus souvent à gauche et ne ressemblaient en rien aux stéréotypes repris par de Gaulle et la gauche sartrienne. " A en croire une certaine presse, s'insurgeait à raison Camus, les pieds-noirs seraient un million de gros colons fumant cigare, portant cravache et montés sur Cadillac. " Ce n'était pas le cas bien sûr et les métropolitains qui virent alors débarquer des familles hagardes, épuisées, démunies, comprirent mieux alors la phrase de Camus. Et le grand chagrin des " rapatriés "

De Gaulle et les pieds-noirs


Parmi les plaies toujours ouvertes, il y a le mépris que de Gaulle leur témoigna. C'est une histoire ancienne. Elle remonterait à 1942, quand l'Algérie des élites, hélas vichyste, préféra le général Giraud et les Américains à un de Gaulle visionnaire mais isolé.
De Gaulle n'aurait jamais pardonné aux pieds-noirs cet affront. L'homme du Nord ne les aima jamais, semble-t-il et pourtant il leur devra tout, et surtout son miraculeux retour au pouvoir de 1958. Sans le 13 mai, sans les " treize complots du 13 mai " où les activistes pieds-noirs se firent. manipuler par les émissaires gau1listes, sans la folle adhésion des " pieds-noirs " à son " Je vous ai compris " du 5 juin 1962 au Forum, de Gaulle ne serait jamais sorti de sa traversée du désert.
Il claque la porte en 1946, et espère que la France le rappellera; en 1951, tous les historiens en attestent, le RPF était un échec et l'homme du 18 juin enrage de revenir au pouvoir. Et rien ne vient. Alors. les pieds-noirs et l'Algérie française lui serviront de masse de manœuvre. La liste est longue des complots gaullistes. De l'affaire du bazooka " à l'opération " Résurrection" de 1958...

Le 5 juillet d'Oran


C'est peut-être à cause de cette mauvaise conscience, celle des gaullistes et des anticolonialistes primaires, que deux énormes scandales historiques restent encore occultés. Deux autres blessures. La blessure des harkis, des dizaines de milliers de morts, dont on commence enfin à parIer et dont toute la tragique histoire n'a pas pu être écrite. Il faudrait en effet que les historiens s'intéressent de plus près à la mystérieuse " circulaire Joxe " qui enjoignait à l'armée française de ne pas intervenir même quand les massacres de harkis, leurs anciens camarades, se déroulaient sous leurs yeux.
Et enfin la blessure la plus paroxystique de cette agonie de l'Algérie française qui décidément ressemble à " la peste " de Camus : le massacre d'Oran, le 5 juillet 1962, absolument occulté lui aussi, où des militants FLN, des " marsiens "combattants de la dernière heure et des foules surchauffées massacrèrent des milliers d'Européens d'Algérie - on parle de 5000 morts, parfois de 15000 morts.
L'Histoire ne s'écrit que vraiment 50 ans après. Il est encore trop tôt peut-être pour les historiens mais on s'en rend compte je l'espère, pas pour le peuple d'Algérie qui attend toujours une réparation devant l'Histoire.

 
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