TÉMOIGNAGE DE CHRISTINE MEDINA
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VOICI MON TÉMOIGNAGE SUR LE DÉROULEMENT
DE LA JOURNÉE DU 5 JUILLET 1962, ET LES JOURS QUI ONT SUIVI A ORAN.
PUIS NOTRE DÉPART DÉFINITIF DE CE PAYS OU NOTRE FAMILLE ENTAIT INSTALLÉE DEPUIS LES ANNÉES 1865, VENANT DE CETTE MÉTROPOLE SI INGRATE...
Mais c'était une blessure trop douloureuse, qui se rouvrait au moindre prétexte,,, Un jour, je décidai d'écrire ces souvenirs, pour m'en libérer, pour ''qu'ils sortent de moi''...
nous habitions à Nice, et dans la région Provence, Alpes Cote d'Azur, il y avait de nombreuses manifestations du souvenir organisées par des associations de Pieds-Noirs; nous y allions souvent, et je fis la connaissance de Mme Geneviève de Ternant, à l'époque Directrice de l'Écho de l'Oranie, dont j'étais adhérente, Cette Dame, oranaise de cur, écrivain et poétesse, se dévouait sans compter pour la défense de notre Mémoire. Son mari avait également échappé à la ''tornade sanguinaire'' du 5 juillet, et elle avait entrepris de rassembler les témoignages des rescapés de cette funeste journée. J'en avais souvent discuté avec elle, lors de nos rencontres, elle m'avait demandé de lui faire part de mon témoignage, malgré cette sollicitation, je n'arrivais pas à me décider à lui remettre mon manuscrit: qui pourrait croire à cette histoire?,,,,
Et c'est ainsi que le livre paru au courant de l'hiver 2002, et j'en reçus un exemplaire de la part de Mme Geneviève de Ternant, en février 2002.... JEUDI 5 JUILLET 1962 A ORAN Ce devait être un jour de fête, un jour de liesse populaire. Les Algériens voulaient célébrer également leur indépendance fraîchement acquise, officiellement déclarée le 3 juillet 1962, après les résultats du référendum du 1er juillet 1962 qui, avec 98 % de oui mettait fin à 132 ans de présence française. Nous nous attendions à ce que les arabes fêtent ces événements "en grande pompe". Des rumeurs les plus folles circulaient depuis plusieurs jours. On parlait de grève générale. Or, le receveur nous avait dit la veille, que son bureau serait ouvert normalement à huit heures et qu'il n'était pas question de faire grève. S'exposait à « des sanctions » celle ou celui qui passerait outre. C'était, comme je l'ai dit plus haut, un petit bureau de poste, 3 guichets, 2 cabines téléphoniques, situé face à l'ancienne préfecture d'Oran, dans le quartier de la Marine, le plus ancien quartier d'Oran.. Il était distant d'une dizaine de kilomètres de mon domicile dans le quartier de Maraval. Je devais donc prendre deux trolleybus pour me rendre à mon travail : le premier me déposait à la Place d'Armes et je devais en prendre un autre pour descendre à la Marine, ou bien il m'était possible de rejoindre mon bureau, depuis la Place d'Armes en descendant les escaliers de la petite rue Philippe. C'était un raccourci, mais, en ces temps troublés, je ne le pris pas souvent. Au soir du 4 juillet, c'était l'incertitude totale au sujet de ce qui se passerait le lendemain. Y aurait-il des bus pour se rendre en ville ? Moi, je devais me rendre à mon guichet, et maman avait rendez- vous chez Madame Chollet, la femme du maire de Lourmel qui habitait, désormais Oran, un appartement situé dans un immeuble, boulevard front de mer. (la population de Lourmel avait dû fuir peu de temps après le 19 mars, car elle était l'objet de menaces et d'agressions quotidiennes) son mari était resté au village pour passer les pouvoirs à son successeur. Maman s'occupait de la cuisine. Avant d'aller me coucher, j'avais donc demandé à maman de ne m'éveiller le lendemain que si elle voyait passer le bus (la ligne de bus passait justement par notre rue et il était donc facile de savoir s'ils fonctionnaient dès le matin) Vers 6 h30, maman qui ne dormait presque plus depuis de nombreuses nuits, vint m'appeler : il y avait des bus, je me préparais donc, elle aussi, et nous partîmes, chacune a son service. La ville était calme, les rues désertes, les magasins fermés. De petits groupes d'arabes par endroits, mais rien qui laisse présager ce qui se passera plus tard (je précise qu'il s'agit du parcours Maraval-Marine) car j'ai appris plus tard que tous les quartiers ne présentaient pas le même calme dès le matin et que des atrocités s'étaient déjà produites. La poste avait donc ouvert à 8 h, et j'étais à l'heure à mon guichet. Nous étions tous à notre place, le receveur dans son bureau, avec la responsable du bureau d'ordre, madame Benkimoun à la cabine financière, le manutentionnaire, une petite jeune fille blonde de mon âge, Claude Di...j'ai oublié son nom, au guichet à côté du mien, et qui me mettait au courant de mon nouveau service. Il n'en manquait qu'un jeune homme, parachutiste fraîchement libéré du service militaire, et jeune marié (ii s'était marié en avril) absent depuis plusieurs jours, il s'appelait Buttet, j'ai oublié son prénom... Nous n'avions rien à faire : le courrier ne fonctionnait plus, ou très mal. Nous n'avions pas reçu de nouveaux mandats à payer et les rares clients qui venaient percevoir quelque allocation repartaient déçus, rageant, insultant de n'avoir pas été satisfaits Je me tenais au guichet du téléphone et des affranchissements, c'était le calme total. Les 3/4 du réseau téléphonique était détérioré, (l'OAS avait fait "sauter" le Central téléphonique quelques jours plus tôt). Quelques rares circuits fonctionnaient encore avec la métropole, nous arrivions parfois à avoir quelques liaisons mais elles étaient interrompues sans cesse. Il n'y avait pas de clients d'abord parce que beaucoup ne savait pas que la poste avait ouvert, et surtout par rapport à la situation qui s'aggravait en ville, au fil des heures. Notre quartier paraissait anormalement calme, car de temps en temps, nous parvenaient des échos sur la situation en ville, par des gens qui en revenaient. Echos de plus en plus alarmants, la ville étant pratiquement assiégée, des groupes d'arabes armés la sillonnaient, commettant des exactions de toutes sortes. Nous étions de plus en plus inquiets, car nous pensions au retour chez nous... La matinée s'écoula donc, tant bien que mal, le temps paraissant long n'ayant rien à faire.. Enfin, midi arriva, et le receveur ferma la porte de la poste. Le service ne devait reprendre qu'à 14 heures. Chacun partit vers son foyer. Je remontais la petite rue Philippe, si pittoresque, qui serpentait à travers la vieille ville et menait à la Place d'Armes (ou Foch) où je devais prendre le bus qui me ramènerait chez moi. Je débouchais sur la place, à ma droite, la Maison Darmon, puis, l'Hôtel de Ville, à ma gauche, un peu plus loin le Théâtre. Quelle heure était-il? Pour ceux qui connaissent Oran, il est facile de l'imaginer: sortie à midi de la poste d'Oran Préfecture, en prenant le raccourci par la rue Philippe, avec des jambes de vingt deux ans, il ne faut pas plus d'un quart d'heures, il devait donc être entre midi quinze et midi trente... Que se passait-il, que s'était-il passé ? Je restais là, sur le trottoir, au coin de la rue, tétanisée : la place qui, quelques instants auparavant devait être noire de monde, se vidait. Des arabes, mais surtout des mauresques s'empêtrant dans leurs longues jupes, ou leurs haiks, fuyaient, criant, hurlant, des enfants suivaient. J'avais devant moi cette place qui devenait déserte en quelques minutes et, par toutes les rues qui y menaient cette foule qui s'enfuyait, prise de panique, de terreur. Je me demandais ce que j'allais faire. Pas question de bus, bien sûr. Où aller ? Comment rentrer à Maraval ? Pas un européen alentour, quelques arabes qui traversent la place en courant, cherchant à se cacher. Plantée là, hébétée devant ce spectacle, je sens soudain qu'on me tire sur l'épaule : c'est un jeune arabe qui me dit en excellent français : Mademoiselle, qu'est-ce que tu fais là ? tu ne vois pas que ça va mal, très mal ? Et il me pousse vers une petite rue qui menait, je crois dans la rue de la Révolution. Je m'y engage sans trop savoir où cela mènera, quand, devant moi, surgit on ne sait d'où un européen. Il rase les murs, je le suis, il pousse une porte, nous nous engouffrons tous les deux, et tombons dans une grande salle, un café. Un grand comptoir derrière lequel un couple s'affaire. C'était l'heure de "l'anisette" mais le cur n'y était plus. Les consommateurs étaient plutôt plongés dans de longues discussions. Il y avait beaucoup de monde, hommes, femmes, de tous âges, des gens qui comme nous s'étaient retrouvés là par hasard. La tenancière me proposa un sandwich, que je refusais : je n'aurai pu l'avaler. Je bus lentement un verre d'eau. Nous étions tous là, à nous demander ce que nous allions faire, comment nous allions rentrer chez nous, car, de la rue, nous parvenaient les cris de manifestants, les bruits des camions, les youyou des femmes, ces youyou stridents qui nous faisaient hérisser le poil. Quand tout-à-coup, nous nous jetâmes tous à terre par réflexe : une fusillade venait d'éclater. Cela tirait de partout, des bruits de toutes sortes, des rafales interminables...
Allongés dans la poussière de la salle, nous attendions, impuissants, la fin de ce cauchemar. Qui tirait ? Qui avait commencé ? Combien de temps cela a-t-il duré ? C'était entre midi et demi et une heure de l'après-midi. Combien de minutes qui nous parurent interminables ? Parfois, entre deux rafales, nous percevions des cris, des ordres... Puis, soudain, les armes se turent, il y eut une accalmie. Nous nous regardions, les uns les autres, encore à plat ventre, n'osant bouger, se demandant si cela était bien fini, s'ils n'allaient pas recommencer. Au bout de quelques minutes d'hésitation, chacun se releva, secoua la poussière de ses vêtements. J'avais beaucoup de mal à faire disparaître celle qui s'était incrustée dans ma jupe bleu-outremer. Reprenant peu à peu nos esprits, nous nous demandions ce que nous allions faire. Nous ne pouvions pas rester dans ce café indéfiniment. Et que se passait-il ailleurs ? Je demandais un annuaire téléphonique et me mis à rechercher dans le quartier où habitaient mes parents le numéro de téléphone d'un éventuel voisin (nous n'avions pas le téléphone) susceptible de me donner des nouvelles de là-bas, et si possible prévenir mes parents de ma situation. J'en découvris un, pas trop éloigné. J'avais le combiné à la main, par chance, il y avait la tonalité : cela allait peut-être marcher ! Je commençais à composer le numéro quand, soudain, par toutes les portes surgirent des grappes d'arabes, des civils, armés de façon très hétéroclite : mitraillettes, fusils, carabines, revolvers, couteaux. De tous âges, il y avait même des mômes d'une douzaine d'années, plus excités que leurs aînés. Ils nous encerclent, nous font lever les bras au ciel, nous fouillent, nous insultent. Cela crie de partout, les arabes de rage, les occupants du café de frayeur, quelques femmes s'évanouissent, moi, je tremble de tous mes membres... C'est une belle cohue dans le café, puis ils nous font mettre en rang et nous font sortir du café. Au bord du trottoir, une 4 Ch Renault est garée. Elle appartient à un habitant de Choupot (NDLR : un quartier du sud d'Oran), réfugié parmi nous. Deux arabes procèdent à une fouille sommaire, puis, à coups de crosse, ils s'acharnent sur le véhicule qui n'est plus qu'un amas de ferraille et de verre en quelques minutes. Ils sont furieux, déchaînés. Nous sommes sur le trottoir, nous assistons à la scène. Que vont-ils faire de nous après cela ? Des cris partent. Ils nous font aligner face contre le mur, les bras en l'air. Derrière nous, les arabes s'agitent, s'énervent, vocifèrent, des ordres puis des contrordres sont donnés. Ils ne sont pas d'accord entre eux. Bien que parlant l'arabe couramment, je n'arrive pas à saisir leurs propos. J'entends des bruits d'armes. En un éclair je pense qu'ils vont peut-être nous fusiller, alors, je ne réalise plus, je baisse les bras et me voilà en proie à une crise de nerfs. Je tremble, je pleure, je panique... A ce moment-là, je ne comprendrais jamais ce qui s'est passé: un arabe s'avance vers moi.Je m'attends au pire, L'arabe me fait mettre de côté, on lui donne un ordre, en arabe, il m'ordonne de le suivre. Et nous partons tous les deux, à pieds, à travers les rues d'Oran en pleine insurrection. Je me retourne pour voir une dernière fois mes compagnons d'infortune, les bras en l'air, face au mur du café. Que sont-ils devenus ? Ont-ils eu autant de chance que moi, ou bien ont-ils péri ? Nous marchons dans des rues désertes. Mon guide me fait marcher au milieu de la route. Nous traversons un grand boulevard avec un terre-plein central planté de fleurs et d'arbres (Joffre ?), puis prenons la rue en face. (Je ne peux dire le nom des rues car ma connaissance d'Oran est très incertaine, n'y habitant que depuis trois mois). Nous marchons assez longtemps dans une rue, nous croisons trois militaires français, sans armes, qui marchaient aussi au milieu de la route, et très décontractés. Je me demande encore ce qu'ils faisaient là. Ils nous demandent où nous allons; "marche, marche, me dit l'arabe, t'occupe pas "... en direction des militaires. Enfin nous arrivons devant un grand immeuble, une grande cour; des ''traction avant'' Citroen sont garées, nous traversons la cour, l'immeuble est occupé par l'armée révolutionnaire? La force locale ? Je ne saurai le dire. Mon guide va discuter au P.C. et j'attends d'être fixée sur mon sort. Après plusieurs minutes de discussion, surgissent une matrone et quatre arabes. Ils me font monter dans une grosse voiture, une traction avant noire. La mégère prend le volant. On me pousse au milieu et un compère s'assoit à côté de moi, me plaquant un revolver sur les côtes. A l'arrière prennent place les trois autres. Du P.C. on indique une direction, le moteur ronfle, la voiture va partir, on attend encore un peu, ils discutent là-bas, la matrone en profite pour me faire "sa propagande" : "Qu'ils ne nous veulent aucun mal, qu'ils en ont assez de tant d'oppression". J'ose à peine faire remarquer que je ne leur ai fait aucun mal puisque je travaillais pour eux, étant fonctionnaire, et c'est en tremblant que je demande au gars qui tient si bien son pistolet, canon contre mon foie, de le retirer un peu, que je suis dans l'impossibilité de bouger et donc de me sauver... Puis des cris fusent de la cour, on fait arrêter le moteur, il y a contre-ordre, on me fait descendre. On me fait comprendre qu'on va m'emmener ailleurs. Je ne réagis plus. Par malheur, je ne comprends toujours pas leur langage, cela me paraît être du marocain. Le premier guide me reprend et nous repartons, toujours à pieds. Mais cette fois la promenade est plus courte. Il me laisse à l'entrée d'un immeuble occupé par l'armée algérienne, mais il y a aussi des éléments de l'armée française. (Peut-être le commissariat central ?). On me fait monter deux, peut-être trois étages et là, dans une grande salle qui devait être un bureau, car il y a des classeurs métalliques, de nombreux bureaux gris, j'ai la chance, si l'on peut dire, de retrouver des compatriotes européens qui, comme moi, ont été ramassés ici et là. Deux reporters de Paris-Match sont là depuis le matin, ils ont été pris dans une fusillade et ont pu se réfugier là. En me voyant arriver, ils se précipitent vers moi pour me demander des nouvelles de la situation en ville. Ils veulent savoir ce qui m'est arrivé, d'où je viens, etc... Une jeune femme est en proie à une crise de nerfs. Dans un coin, d'autres pleurent. Combien sommes-nous ? Une vingtaine ? Une cinquantaine ? Un officier français va et vient. Il discute avec des arabes, parfois le ton monte, il s'énerve, il repart, puis revient parlementer encore. On finit par comprendre qu'il négocie notre sortie. Ce n'est pas facile, les arabes font comprendre qu'ils sont chez eux maintenant. Cet apres-midi n'en finit pas de durer. Il doit être aux environs de dix-huit heures. Après d'interminables minutes et d'incessantes allées et venues, l'officier français nous demande de nous grouper, de rester calmes, disciplinés, de descendre dans le plus grand ordre. Qu'il a obtenu notre sortie mais qu'il faut faire tout ce qu'il nous dira. Nous sommes dans les couloirs, nous abordons la descente, soudain, des cris: un arabe gesticule, il n'a pas compris, il veut encore s'opposer à notre départ. L'officier parlemente encore, et nous pouvons enfin descendre. Nous arrivons enfin à l'air libre, sur le trottoir. Mais, hélas, nous avons le sentiment que ce n'est pas encore terminé pour nous. Toute la rue est envahie d'arabes en uniformes et armés. Il y en a partout, dans les immeubles, dans la rue. Que va-t-il se passer encore ? Ils nous regardent sortir, étonnés. Soudain, du coin de la rue perpendiculaire, nous parviennent des bruits de pas, des bruits de bottes. Une troupe s'avance, des européens, tous des hommes de tous âges, des jeunes mais aussi des très vieux. Ils occupent toute la largeur de la route, combien sont-ils ? 100 ? 200 ? Peut-être plus. Ils ont l'air hagards, beaucoup ne sont pas rasés. Ils marchent en bon ordre, presqu'en rangs. Ils sont encadrés de tous côtés par des arabes en tenue et fortement armés, avec une telle méchanceté dans le regard... Où les conduisaient-ils ? Soudain, je reconnais, parmi ce flot humain, le jeune collègue de la poste qui était absent depuis plusieurs jours: Buttet ! Je ne puis m'empêcher de crier son nom. Il sursaute, me reconnaît, esquisse un pâle sourire, ou, plutôt, une sorte de grimace et continue sa marche sous le regard féroce de ceux qui les escortaient. Que sont-ils devenus ? Les arabes qui se trouvaient près de moi me lançaient des regards sévères, ils n'avaient pas apprécié ma réaction. Enfin nous voyons arriver des camions militaires. L'officier, après une brève discussion avec le chef de bord nous fait monter dans le premier, en essayant de grouper tous les gens qui allaient dans la même direction. Chacun indique son adresse en montant dans le camion. Celui-ci est entièrement bâché. Deux soldats prennent place à l'arrière, l'arme au poing, prêts à tirer. Nous partons, mais avec l'espoir de rentrer enfin chez nous. Le voyage est court. Je ne sais pourquoi le camion stoppe devant une école et nous y fait entrer. Elle est occupée par l'armée française. (On m'a dit, par la suite, qu'il s'agissait de l'Ecole Jules Ferry). Nous entrons dans une classe, nous y retrouvons d'autres infortunés réfugiés : un monsieur est assis sur le seuil, il est en pantoufles et il sanglote : il a perdu sa famille, massacrée, il est le seul rescapé. Les militaires essayent de nous réconforter, ils nous offrent des boissons. Je ne veux ni ne peux rien prendre. Je suis à bout de nerfs, j'ai la gorge nouée. Assise à la table d'une écolière, j'éclate en sanglots, moi aussi. Le photographe de Paris-Match en profite pour faire quelques flashes. Il n'avait pas été autorisé à prendre des photos dans le "Centre d'Hébergement" précédent. C'est ainsi que j'ai eu la surprise de me reconnaître de dos dans le Paris-Match du 16 juillet 1962, alors que je le feuilletais innocemment dans la librairie de Pradelles où nous étions hébergés, après notre exode. Enfin, c'est le vrai départ. Nous remontons dans le camion, on amarre bien les bâches pour ne pas dévoiler son contenu. Les soldats sont crispés sur leur arme, tendus. Personne ne parle. Chacun se demande s'il va enfin arriver chez lui et ce qu'il va y trouver. Le camion roule, nous ne voyons rien du dehors, puisqu'il est solidement bâché. Il est près de vingt heures. Enfin le camion stoppe dans ma rue, tout près de la villa. Je franchis les grilles, bondis dans l'appartement. Tout est calme. Papa me reçoit le premier, puis mes frères arrivent. Ils ne savent rien de ce qui s'est passé en ville, le quartier a été calme. Où est Maman ? demandais-je. Maman ? Elle n'est pas rentrée... Alors je m'effondre sur le lit, épuisée et je dis dans un sanglot : elle doit être étendue sur un trottoir. Je ne peux pas leur expliquer encore ce qui s'est passé. Je n'en peux plus; après ce que j'ai vu, je ne pense plus revoir maman. Quand, oh miracle ! Presque une demi-heure après mon arrivée, on entend s'ouvrir la porte du jardin et on voit maman apparaître. Par bonheur, nous étions à nouveau réunis. Elle avait, elle aussi échappé au massacre. Beaucoup plus tard, elle nous dira qu' il y avait eu également des fusillades dans son quartier. Elle avait quitté son service un peu plus tôt, mais n'ayant pas de moyens de locomotion pour rentrer, et, entendant siffler les balles dans les rues, elle avait eu la chance de se réfugier dans une caserne militaire toute proche. Le camp avait été harcelé une bonne partie de l'après-midi. Maman nous raconta que les militaires faisaient mettre les civils réfugiés à l'abri, dans le camp, et, d'où elle se trouvait, elle voyait la rue en enfilade. Elle assista à des courses poursuites entre européens poursuivis par des arabes qui leur tiraient dessus. Plusieurs furent abattus ainsi sous les yeux des militaires qui n'avaient pas le droit d'intervenir, de sortir de leur caserne... Puis, quand le calme fut revenu, les militaires firent des convois ; pour ramener les gens chez eux. Les voisins, la famille Fernandez, Paule Cheval, viennent à la maison. Eux aussi veulent savoir ce qui s'est passé. Nous discutons quelques instants. Le moral est au plus bas. Nous commençons à formuler des projets de départ.
Que s'est-il passé ce jour là ? Qui avait commencé à tirer ? Et pourquoi ? Pourquoi ce qui ne devait être qu'une manifestation de liesse de la part des partisans de l'indépendance de l'Algérie dégénérera-t-elle en une monstrueuse boucherie ?
-Quel était ce bâtiment dans la cour duquel je fus amenée, et par qui était-il occupé? Ce qui est sûr, ce n'était pas l'armée française. -Qui a donné l'ordre, alors que j'étais dans la traction, solidement encadrée par des hommes armés (je suppose que ce n'était pas pour m'emmener au cinéma), qui a donné l'ordre dis-je, de me faire sortir et me conduire à ce que je sus plus tard être le commissariat central?
Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Ce mot résonnera toujours en moi ! Je pense souvent, très souvent à cette journée du 5 juillet 1962. Je revois cette foule qui passe devant moi, ces hommes encadrés par ces arabes en uniformes. Combien ont-ils eu la même chance que moi ? J'ai gardé au fond de ma mémoire le regard de certains d'entre eux, lorsque, reconnaissant parmi eux, mon collègue, Buttet, je criai son nom... Que sont-ils devenus?...
Grâce au Minitel, j'ai pu retrouver les coordonnées de Monsieur Buttet et le mardi 19 janvier 1998, il est venu me rendre visite à Nice... A la lecture des deux tomes de l'Agonie d'Oran je disais, comme Monsieur Buttet : nous avons eu de la chance, beaucoup de chance ce jour là !... |